Il y a des expositions qu’on visite avec le sentiment singulier qu’elles n’auraient dû exister que dans une grande capitale internationale, et qu’on a la chance de voir s’installer chez nous. L’exposition Ai Weiwei à Bruxelles,présentée à la Galerie Patrick Derom, est de celles-là.
Intitulée The Art of Defiance, cette première grande rétrospective consacrée à l’artiste en Belgique s’est déployée rue aux Laines, en plein cœur du Sablon. Le parcours rassemble plus de cinquante œuvres traversant trois décennies de création dans des espaces particulièrement bien agencés, où les pièces s’imposent d’elles-mêmes, sans avoir besoin de crier.
J’y suis allé avec la curiosité ordinaire du visiteur qui n’avait pas de billet d’avion à prendre. J’en suis ressorti avec une empreinte plus lourde dans la tête que ce que j’y avais emporté en entrant.
Un homme qui ne sépare pas l’art et la vie
Ai Weiwei est né à Pékin en 1957. Son père, Ai Qing, était l’un des poètes les plus importants de Chine, une stature qui ne l’a pas empêché d’être exilé avec toute sa famille dans les années 1960, au plus fort de la Révolution culturelle.Le jeune Ai Weiwei a grandi dans un camp de rééducation en Mongolie-Intérieure, dans des conditions que l’on imagine sans peine, avant que sa famille ne soit finalement réhabilitée.
Dans les années 1980, il étudie à la Parsons School of Design à New York. Il y fréquente la scène artistique américaine,absorbe Andy Warhol et Marcel Duchamp, façonnant une vision où la forme ne se sépare jamais du sens. De retour en Chine en 1993, il devient l’un des artistes contemporains les plus influents et les plus dérangeants de sa génération. En 2011, arrêté par les autorités chinoises, il est détenu pendant 81 jours dans un lieu secret, sans chef d’inculpation, avant d’être libéré sous la pression internationale.
Artiste, architecte, éditeur, militant ou documentariste : la Galerie Patrick Derom le résume comme un homme dont la pratique artistique n’a jamais été dissociée de son engagement. Chaque pièce de cette rétrospective en porte l’empreinte directe.
Quand la matière et l’histoire se répondent
Dans les salles de la galerie, certaines œuvres vous agrippent pour ne plus vous lâcher :
La Mort de Marat en briques Lego : Le chef-d’œuvre de Jacques-Louis David (dont l’original repose à quelques centaines de mètres de là, aux Musées royaux des Beaux-Arts) existe ici reconstitué à partir de 75 000 briques de plastique. La fidélité du rendu est troublante, mais c’est le choix du matériau qui détonne. Opposer la tragédie historique à un jouet de masse interroge directement notre rapport à la mémoire et à la valeur des images.
Le serpent aux 360 sacs d’écoliers : Cette installation aérienne de 17 mètres fait référence au séisme du Sichuan en 2008, où des milliers d’enfants ont péri dans l’effondrement d’écoles mal construites. Face au silence officiel,Ai Weiwei a entrepris de recenser le nom de chaque victime. La pièce l’exprime avec une gravité nue : des enfants étaient là, ils portaient ces sacs, et leurs noms ne doivent pas disparaître.
Les vases en porcelaine bleue et blanche : En apparence traditionnels, ces six vases de céramique dépeignent en réalité des bateaux de réfugiés et des camps de détention. Marqué par son passage sur l’île de Lesbos, l’artiste coule la tragédie contemporaine dans une forme millénaire qui semblait ne parler que de calme et d’esthétique.
L’urne de la dynastie Han et le logo Coca-Cola : Sans doute l’une de ses pièces les plus emblématiques.Estampiller un artefact vieux de plusieurs siècles avec le logo d’une multinationale américaine pose une question directe : qu’est-ce que l’héritage culturel, et qui décide de ce qui traverse le temps ?
La mémoire visuelle se prolonge également avec la série photographique Study of Perspective (1995-2011), où l’artiste dresse son majeur face aux symboles de pouvoir du monde entier, ou encore la sculpture F.U.C.K. (2024). L’humour y est constant, grinçant, jamais gratuit.
Le détail belge : Verhaeren, Ai Qing et le fil de la poésie
Il y a dans cette exposition un fil conducteur inattendu qui m’a particulièrement touché. En parallèle, le Musée Émile Verhaeren à Sint-Amands (province d’Anvers) présente Life, Revolt, Poetry, une exposition consacrée au lien méconnu entre le poète belge Émile Verhaeren et Ai Qing, le père de l’artiste.
Ayant découvert l’œuvre de Verhaeren à Paris dans les années 1920, Ai Qing en était devenu un traducteur passionné,faisant découvrir la poésie flamande au public chinois. Plus tard, emprisonné pendant la Révolution culturelle, il a continué de traduire Verhaeren depuis son camp en Mongolie-Intérieure. La poésie belge comme forme de résistance silencieuse au fond du désert.
Ce dialogue entre poésie, mémoire et transmission familiale inscrit le travail d’Ai Weiwei dans une continuité féconde.Il raconte ce qui se transmet d’un père à son fils, d’un continent à un autre, et la force de la culture quand il ne reste plus rien d’autre.
Immortaliser l’art, le patrimoine et les expositions
Documenter une exposition, capter le dialogue entre l’architecture d’un lieu et la puissance d’une œuvre demande une sensibilité particulière à la lumière et aux espaces.
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Informations pratiques
La partie présentée rue du Grand Cerf (qui accueillait les installations monumentales dans la salle Lempertz) s’est achevée le 24 octobre.
Galerie Patrick Derom (rue aux Laines, Bruxelles) : exposition accessible jusqu’au 14 novembre 2026.
Musée Émile Verhaeren (Sint-Amands) : exposition visible jusqu’au 13 décembre 2026. Le détour depuis Bruxelles vaut largement le voyage.
Catalogue : Un bel ouvrage édité par Hannibal Books est disponible sur place et en librairie, regroupant plus de 90 œuvres commentées avec justesse.










































