Je passais cette semaine devant l’ancien Delhaize Molière, situé chaussée de Waterloo à Ixelles. Rien ne semblait avoir bougé depuis des années. Et en effet, la longue saga immobilière et patrimoniale de ce bâtiment emblématique semble aujourd’hui s’orienter vers une nouvelle issue.
Après des années de débats autour de sa démolition, de sa sauvegarde et de sa reconversion, un nouveau projet prévoit de préserver la halle historique pour en faire un lieu consacré au sport, au bien-être et aux rencontres. Le projet doit encore franchir les différentes étapes administratives.
C’est l’occasion pour moi d’une reconnexion temporelle et photographique avec le projet Strokar Inside à Bruxelles, un endroit que j’avais découvert en 2018 sous un tout autre visage.
L’art de la rue au cœur de la matière
Entre septembre 2018 et la fin de cette aventure artistique, l’ancien Delhaize Molière s’était transformé en un étonnant terrain d’expression pour le street art. Strokar Inside avait investi les quelque 6 000 m² du bâtiment et invité des artistes à intervenir directement sur les murs et dans les différents espaces du site. L’ouverture officielle avait eu lieu le 6 septembre 2018.
Le propre du street art est pourtant d’appartenir à la rue : une création souvent éphémère, exposée au regard des passants et appelée à disparaître. Avec Strokar Inside, cette expression quittait temporairement son contexte habituel pour s’immerger dans un volume architectural existant, chargé d’une histoire particulière.
Ce changement de cadre n’a toutefois pas fait disparaître la spontanéité du mouvement. Au contraire, il a permis au public d’observer le dialogue direct entre les œuvres et la matière du bâtiment : la brique, le béton, les boiseries, les structures métalliques et les traces laissées par les usages successifs du lieu.
On pouvait y déambuler dans l’espace, seul ou en famille, prendre le temps de regarder, de s’étonner et de découvrir les réalisations au détour d’un mur ou d’un volume.
Une scénographie entre patrimoine et création urbaine
L’impact visuel de Strokar Inside tenait autant aux œuvres qu’à la puissance architecturale du bâtiment.
Bien avant de devenir un supermarché de quartier, le lieu avait accueilli le Royal Rinking, une patinoire à roulettes inaugurée en 1910. Il s’agit d’un édifice attribué à l’architecte bruxellois Aimable Delune (1866-1923), dont l’œuvre est particulièrement présente à Ixelles, Saint-Gilles, Forest et Uccle.
Strokar Inside a su tirer parti de cette architecture particulière en faisant cohabiter, parfois de manière surprenante, le patrimoine du début du XXe siècle et les interventions d’artistes urbains contemporains.
Un casting international
Pendant cette période, le lieu a accueilli de nombreux artistes belges et internationaux. Parmi ceux dont les œuvres avaient investi les espaces figuraient notamment :
L’exposition non officielle consacrée à Banksy organisée dans ces mêmes murs fin 2018 avait bien défrayé la chronique et largement contribué à la visibilité médiatique du site.
Que sont devenus les œuvres et le lieu ?
Le caractère éphémère du projet a pris aujourd’hui tout son sens : les œuvres réalisées directement sur les murs, qui n’étaient pas destinées à être conservées, ont en grande majorité disparu.
La photographie leur offre dès lors une autre forme de durée et une opportunité de s’y reconnecter.
La photographie comme mémoire de l’éphémère
Revoir aujourd’hui ces images de 2018 me rappelle ce qui m’intéresse dans le reportage photographique : saisir un moment précis d’une histoire.
Les fresques ont disparu. Le bâtiment s’apprête à connaître une nouvelle transformation. Mais les photographies conservent la trace de cette parenthèse singulière où l’art urbain, l’architecture, la matière et le public se sont rencontrés.
Une manière, finalement, de reconnecter l’image à la mémoire d’un lieu.
































